Le franc : une monnaie née de la captivité d’un roi

Jean II le Bon entouré de soldats lors de sa capture à Poitiers, dans une enluminure du début du XVe siècle.

Image de couverture : « Bataille de Poitiers, capture de Jean le Bon », attribuée au Maître de Giac, vers 1412–1414. Cette enluminure des Chroniques de Jean Froissart représente la capture du roi, plus d’un demi-siècle après les événements. Bibliothèque municipale de Besançon, ms. 864, fol. 172. Reproduction via Wikimedia Commons, domaine public. Source.

En septembre 1356, le roi de France est fait prisonnier sur un champ de bataille. Pour retrouver sa liberté, il lui faudra négocier avec son ennemi. Et pour payer sa rançon, mobiliser les ressources de tout un royaume.

Quelques années plus tard apparaît une petite pièce d’or. Elle montre un cavalier, l’épée levée, lancé au galop. Le cavalier est ce même roi : Jean II le Bon.

Cette monnaie porte un nom qui nous est encore familier. C’est le premier franc.

Un roi prisonnier des Anglais

Le 19 septembre 1356, près de Poitiers, les troupes de Jean II affrontent celles du prince de Galles, connu sous le nom de Prince Noir. La bataille se termine par une défaite française et la capture du souverain. Nous sommes au cours de la guerre de Cent Ans.

La nouvelle dépasse largement le sort d’un homme. Le roi est vivant, mais il est aux mains de l’ennemi. Son fils Charles, le futur Charles V, doit gouverner en son absence.

La captivité dure plusieurs années. En 1360, les accords de Brétigny et de Calais prévoient notamment une rançon de trois millions d’écus d’or, ainsi que d’importantes concessions territoriales à l’Angleterre. La liberté du roi a un prix qui pèsera longtemps sur le royaume.1

Portrait de Jean II le Bon vu de profil, vêtu de rouge sur un fond doré.
« Jean II le Bon (1319–1364) », artiste anonyme, vers 1355–1360, selon la datation du Louvre. Ce portrait permet de mettre un visage sur le souverain représenté en cavalier sur le premier franc.
Musée du Louvre, RF 2490. Reproduction The Yorck Project, via Wikimedia Commons, domaine public. — Notice de l’image

Une nouvelle monnaie pour un royaume endetté

Jean II revient en France en 1360, alors que le règlement de la rançon reste à poursuivre. C’est dans ce contexte que naît le franc : sa création accompagne les efforts financiers liés à la libération du roi. Il ne faut donc pas imaginer une caisse de francs déjà frappés, remise aux Anglais pour ouvrir les portes de sa prison.2

Le 5 décembre 1360, une ordonnance crée la nouvelle monnaie. La BnF situe l’émission des premières pièces à partir de février 1361. Le franc est en or à 24 carats et son poids théorique approche 3,88 grammes.3

Ce premier franc est une monnaie d’or, bien éloignée des pièces de petite valeur que le mot évoque aujourd’hui. Il vaut une livre tournois, l’une des unités utilisées pour compter les sommes d’argent. Il faudra encore plusieurs siècles pour que le franc devienne l’unité monétaire de la France révolutionnaire.4

Pourquoi l’appeler « franc » ?

Une explication traditionnelle rapproche le nom de la monnaie du mot « franc », au sens de « libre ». Le nom rappellerait ainsi la liberté retrouvée du souverain.

Mais l’étymologie n’est pas entièrement assurée. Un autre rapprochement a été proposé avec Francorum rex, « roi des Francs », les mots inscrits sur la pièce. Le dictionnaire encyclopédique Larousse mentionne les deux possibilités. Mieux vaut conserver cette nuance que transformer une belle explication en certitude.5

Le surnom « à cheval », lui, se comprend au premier regard.

Avers du franc à cheval de Jean II le Bon : le roi lève son épée sur un cheval couvert de fleurs de lis.
Franc à cheval de Jean II le Bon, avers, type créé en 1360. Le roi apparaît en cavalier armé ; les fleurs de lis couvrent son vêtement et le tissu qui habille sa monture.
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris (NM34). — Notice de l’image · CC0

Regardez le cavalier

Sur la face principale, appelée l’avers, le cheval se dirige vers la gauche. Le roi brandit une épée et porte un heaume couronné. Même à cette échelle, les fleurs de lis sont visibles sur son vêtement et sur le caparaçon, la couverture de son cheval.

La légende latine donne son nom et son titre : IOHANNES DEI GRACIA FRANCORVM REX, soit « Jean, par la grâce de Dieu, roi des Francs ». Le visage du cavalier est minuscule. Pour identifier le souverain, l’inscription et les emblèmes comptent davantage que ses traits.6

Après avoir découvert l’histoire de sa captivité, difficile de regarder cette image sans remarquer le contraste. Sur l’or, Jean II demeure un roi en armes, maître de sa monture. On peut y lire une affirmation de la dignité royale après la défaite ; cela ne signifie pas que nous connaissions toutes les intentions de ceux qui ont choisi le motif.

Au revers, une autre autorité

Retournez la pièce. Une croix feuillue occupe le centre, entourée d’un cadre à quatre lobes. L’inscription proclame, sous une forme abrégée : le Christ vainc, le Christ règne, le Christ commande.

Les deux faces associent donc la figure du roi et une affirmation chrétienne. Ces quelques centimètres d’or parlent à la fois de souveraineté et de foi.6

Revers du franc à cheval : croix feuillue entourée d’une inscription latine.
Franc à cheval de Jean II le Bon, revers, type créé en 1360. La croix et l’inscription chrétienne complètent la représentation du souverain figurant sur l’autre face.
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris (NM34). — Notice de l’image · CC0

Le roi descend de cheval

L’histoire du franc ne s’arrête pas avec Jean II. Sous son fils Charles V apparaît, en 1365, le franc à pied.

Le souverain y est debout sous un dais, une sorte de petit édifice ouvragé. Couronné, il tient une épée et une main de justice. Les fleurs de lis sont toujours présentes, mais le mouvement du cavalier a laissé place à une figure immobile, entourée des attributs de sa fonction.8

Franc à pied de Charles V : le roi couronné se tient sous un dais, avec une épée et une main de justice.
Franc à pied de Charles V, avers, 1365. Le roi debout, l’épée et la main de justice remplacent le cavalier du premier franc.
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris (NM39). — Notice de l’image · CC0

Le nom survivra à ces images et connaîtra bien d’autres usages. En 1795, la Révolution en fera le nom de l’unité monétaire nationale. Entre-temps, la France aura changé de souverains, de monnaies et de manières de compter.9

Le premier franc conserve pourtant une histoire très précise : celle d’un roi capturé, d’une rançon et d’une autorité qui continue de s’afficher dans le métal.

C’est aussi ce qui m’intéresse dans les monnaies anciennes que je travaille chez CÉRÈS ATELIER : leurs motifs ne sont jamais de simples ornements. Prendre le temps de les regarder, c’est retrouver une part du monde qui les a fait naître.

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Sources et repères

  1. Larousse, « Jean II le Bon », pour la bataille et les conditions de la rançon.
  2. Musée des Beaux-Arts de Lyon, « Franc à cheval de Jean II le Bon » ; « Le retour volontaire à Londres du roi de France Jean II le Bon », Revue internationale de l’enseignement, 1939, p. 163, sur Persée, pour le retour en France en 1360.
  3. BnF, « Le Franc à cheval », pour la création, le début des émissions et les caractéristiques métalliques.
  4. Numista, « Franc à cheval – Jean II », notice renvoyant notamment au catalogue de Jean Duplessy, Les monnaies françaises royales, no 294, pour l’équivalence avec la livre tournois.
  5. Larousse, « franc », pour les hypothèses étymologiques.
  6. Paris Musées, musée Carnavalet, franc à cheval, NM34, pour les inscriptions et l’iconographie.
  7. Grande Encyclopédie Larousse, « Jean II le Bon (suite) » ; « Un problème d’histoire morale. Le retour volontaire à Londres du roi de France Jean II le Bon », 1939, p. 162–169, pour les discussions sur ses motivations.
  8. Paris Musées, musée Carnavalet, franc à pied de Charles V, NM39.
  9. Irène Delage, « Histoire du franc : quelques points de repère », Fondation Napoléon.
  10. Musée du Louvre, « Jean II le Bon (1319–1364) », RF 2490, pour l’attribution et la datation du portrait.

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