Comment les Romains fabriquaient-ils leurs monnaies ?

Comment les Romains fabriquaient-ils leurs monnaies ?

En couverture : denier de Titus Carisius, Rome, 46 avant notre ère, montrant Junon Moneta et un ensemble d’outils au revers. Photographie : Charlotte Burrill / The Portable Antiquities Scheme / The Trustees of the British Museum, via Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0. Image recadrée pour retirer l’échelle graduée ; photographie conservée sans retouche des monnaies. Adaptation diffusée sous la même licence CC BY-SA 4.0.

Un visage qui déborde du bord. Une inscription interrompue. Parfois, un portrait qui apparaît deux fois, comme si le métal avait gardé le souvenir d’un geste hésitant.

Devant une monnaie romaine, on pense volontiers aux siècles qu’elle a traversés. Pourtant, certaines de ses irrégularités étaient déjà là le jour où elle a quitté l’atelier.

Pour les comprendre, il faut revenir avant les marchés, les bourses et les trésors enfouis : au moment où un morceau de métal reçoit ses images. Dans une grande partie du monnayage romain, ce moment tient à un geste très concret. Un coup de marteau.

Une monnaie qui montre des outils

Sur le denier choisi en couverture, une tête féminine occupe une face. Il s’agit de Junon Moneta. Sur l’autre, on distingue notamment une pince et un marteau autour d’un support central.

Cette pièce d’argent, émise à Rome par Titus Carisius en 46 avant notre ère, est souvent rapprochée de la fabrication monétaire. La Monnaie de Paris décrit ainsi son revers comme un ensemble d’outils de monnayeur.

La lecture mérite toutefois une nuance : le Royal Mint Museum rappelle que des chercheurs ont aussi proposé un lien avec Vulcain, dieu du travail des métaux. Le revers ne constitue donc pas un mode d’emploi miniature dont chaque objet ferait l’unanimité. Mais il ouvre une porte rarement empruntée : celle du travail nécessaire pour fabriquer une monnaie. [1]

Avant le portrait, un disque de métal

Le visage et les lettres n’étaient pas gravés séparément sur chaque pièce. Il fallait d’abord préparer un support encore dépourvu d’image : le flan.

Pour se le représenter, imaginons une petite pastille métallique. Sa préparation pouvait faire intervenir la coulée du métal dans un moule, puis différentes opérations pour obtenir un support utilisable. Il ne faut pas confondre cette fabrication du flan avec celle d’une monnaie entièrement coulée : dans le premier cas, les images restent à imprimer.

Les techniques ne furent pas identiques durant toute l’histoire romaine. Les métaux employés et les pratiques des ateliers variaient. La succession générale reste néanmoins facile à suivre pour une pièce frappée : préparer le flan, préparer les outils portant le dessin, puis réunir les deux au moment de la frappe. [2]

Trois disques en alliage cuivreux, interprétés comme de possibles flans monétaires, et un fragment de tôle.

Disques en alliage cuivreux et fragment de tôle découverts dans le Norfolk. Le Portable Antiquities Scheme les interprète comme de possibles flans monétaires : cette identification reste prudente.

Photographie : Adrian Marsden / The Portable Antiquities Scheme / The Trustees of the British Museum, via Wikimedia Commons — CC BY-SA 2.0. Image non recadrée.

Le secret se trouve dans les « coins »

Le mot peut prêter à sourire : pour fabriquer une monnaie, il faut des coins. En numismatique, ce terme désigne les matrices sur lesquelles sont gravés les motifs.

Leur surface porte le dessin en creux. Quand le métal du flan épouse ces creux sous la pression, le relief apparaît sur la pièce. Les inscriptions doivent elles aussi être préparées pour se lire correctement après ce transfert.

Un coin sert à produire plusieurs monnaies. Le graveur ne recommence donc pas tout le portrait à chaque frappe : il crée l’outil qui permettra de le reproduire.

Ce détail explique une différence essentielle. Deux monnaies peuvent représenter le même empereur et porter les mêmes mots sans provenir du même coin. Le dessin de leur matrice peut varier. À l’inverse, des pièces aujourd’hui conservées dans des collections différentes peuvent avoir été frappées avec un seul et même outil. [2, 6]

Coin monétaire romain en alliage cuivreux pour un denier de Marc Aurèle, vu de face et de profil.

Coin monétaire pour un denier à l’effigie de Marc Aurèle, daté de 144–161 par le Portable Antiquities Scheme. La matrice porte le portrait et les lettres en creux et à l’envers. Sa provenance ne suffit pas à l’attribuer à un atelier impérial officiel.

Photographie : Nick Herepath / National Museum Liverpool ; The Portable Antiquities Scheme / The Trustees of the British Museum, via Wikimedia Commons, FindID 117810 — CC BY-SA 2.0. Image non recadrée.

Graver le coin avant de frapper la monnaie

Avant de servir à fabriquer des pièces, le coin doit lui-même être travaillé. Le graveur emploie notamment des outils coupants et de petits poinçons pour former le dessin en creux. Selon l’outil et le geste, il enlève du métal ou le déplace localement. Un poinçon peut être frappé avec un petit marteau ; un burin peut aussi travailler par poussée.

Il faut donc distinguer deux emplois du marteau : les petits coups portés sur un outil pour façonner la matrice, puis les coups de frappe qui impriment cette matrice sur les flans. Dans le premier cas, on prépare le coin ; dans le second, on fabrique les monnaies. Les procédés précis pouvaient varier : tous les détails n’étaient pas nécessairement réalisés avec le même outil. [7]

Évocation d’un atelier romain : travail du coin au poinçon et au petit marteau au premier plan, frappe d’une monnaie à l’arrière-plan.

« Évocation d’un atelier monétaire romain », illustration contemporaine générée avec l’aide de l’IA pour CÉRÈS ATELIER, 2026. Au premier plan, le graveur travaille le coin ; à l’arrière-plan, le monnayeur utilise les matrices pour frapper une pièce. Le portrait et les inscriptions du coin sont creusés et inversés en miroir, afin d’apparaître en relief et dans le bon sens sur la monnaie.

Cette image est une évocation pédagogique, non une gravure d’époque ni la restitution archéologique d’un atelier identifié. La photographie du coin antique ci-dessus constitue le document matériel de référence.

Deux empreintes, un coup de marteau

Dans le dispositif habituel, un premier coin est fixé sur un support. Le flan est posé dessus. Un second coin vient se placer au-dessus du métal, puis reçoit le coup de marteau.

La pression imprime les deux faces. Le côté portant le portrait est appelé l’avers ; l’autre est le revers. C’est une opération brève, mais elle dépend du placement du flan et des outils. Un décalage suffit pour qu’une partie du dessin n’entre pas sur la pièce. [3]

Le métal peut aussi s’étaler librement sur les côtés. La frappe au marteau ne lui impose pas le contour régulier d’une pièce fabriquée avec les dispositifs modernes qui maintiennent sa tranche. C’est l’une des raisons pour lesquelles les monnaies anciennes ne sont pas toujours parfaitement rondes. [4]

Schéma de la frappe : le marteau frappe le coin supérieur, tandis que le flan repose sur le coin inférieur fixé.

Le principe de la frappe au marteau. Le flan est comprimé entre deux surfaces gravées ; les espaces du dessin servent à distinguer les éléments. Schéma pédagogique contemporain, sans échelle, réalisé pour CÉRÈS ATELIER d’après le principe décrit par le Classics Museum de l’Australian National University [3].

Toutes les monnaies romaines n’étaient pas frappées

Il existe une exception importante à garder en tête. Sous la République, Rome a aussi produit de grosses monnaies de bronze coulées, que l’on appelle aes grave.

Pour celles-ci, le moule donne directement ses images à la monnaie. Il ne sert pas seulement à préparer un disque destiné à recevoir un coup de marteau. Le bronze au double visage de Janus présenté ici appartient à cette autre famille technique. [3]

Monnaie romaine en bronze coulé, de type aes grave, portant les deux visages de Janus.

Monnaie romaine de type aes grave, IIIe siècle avant notre ère, Cabinet des Médailles, Paris. Le double visage de Janus apparaît ici sur un bronze coulé.

Photographie : Siren-Com, via Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0. Image non recadrée.

Cette distinction évite de transformer plusieurs siècles d’histoire monétaire en une seule scène d’atelier. Une monnaie coulée et un denier frappé peuvent se ressembler par leur fonction, tout en étant nés de gestes différents.

Denier de Sextus Pompée présentant le portrait de Pompée en relief et son empreinte en creux sur l’autre face.

Denier de Sextus Pompée, Sicile, 42–40 avant notre ère. Le portrait de Pompée apparaît en relief sur une face et en creux sur l’autre, à la suite d’un accident de frappe.

Photographie : Liz Andrews-Wilson / York Museums Trust ; The Portable Antiquities Scheme / The Trustees of the British Museum, via Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0. Image non recadrée.

Ce que l’on peut encore observer

Pas besoin d’être spécialiste pour commencer. Regardez d’abord la place du portrait. Est-il bien centré ? Les lettres disposent-elles toutes de suffisamment d’espace ? Puis suivez le contour et comparez les deux faces.

Un motif dédoublé peut témoigner de frappes successives avec un léger déplacement. Une image en creux et inversée peut signaler l’accident décrit plus haut. Ces traces donnent parfois accès à un événement survenu en une fraction de seconde. [5]

Les deux faces d’une silique de Valens, avec le portrait de l’empereur et un personnage debout au revers.

Silique de Valens, IVe siècle de notre ère. Les deux faces permettent de comparer le placement du portrait, des lettres et du motif du revers. Toutes les marques visibles ne proviennent pas nécessairement de la fabrication.

Photographie : Susheela Burford / The Portable Antiquities Scheme, via Wikimedia Commons — CC BY 2.0. Image non recadrée.

Il faut cependant résister à la tentation de tout expliquer par le marteau. Sur une monnaie arrivée jusqu’à nous, fabrication, circulation, découpe éventuelle, corrosion et chocs peuvent avoir laissé des marques. La photographie de cette silique de Valens invite à regarder attentivement ; elle ne permet pas, à elle seule, d’attribuer chaque irrégularité à l’atelier.

Retrouver les mains derrière les monnaies

Les numismates vont plus loin : ils comparent les détails des images pour reconnaître les pièces issues des mêmes coins. Ces rapprochements aident à étudier l’organisation des ateliers et la production monétaire.

Le projet DIEGEST, porté notamment par l’Ashmolean Museum et l’université d’Oxford, travaille précisément à faciliter ce type d’analyse sur de grands ensembles de monnaies. Un outil disparu peut ainsi laisser une trace reconnaissable dans les objets qu’il a produits. [6]

Regarder une monnaie romaine, c’est donc aussi regarder un travail. Avant de passer de main en main, elle a dû être préparée, placée et frappée. Son portrait raconte un pouvoir ; sa matière conserve parfois la trace de sa naissance.

C’est aussi ce qui m’intéresse chez CÉRÈS ATELIER lorsque je travaille une monnaie ancienne : connaître l’objet avant de lui donner une nouvelle place dans un bijou. Derrière son image, il y a déjà une histoire de gestes et de métal.

À LIRE ÉGALEMENT

Pour poursuivre l’histoire… Maintenant que vous savez comment les images étaient imprimées, reste à découvrir ce qu’elles voulaient dire. Portraits, titres abrégés et petits signes deviennent plus lisibles dans notre article : Comment lire une monnaie romaine ?

Sources et repères

  1. Monnaie de Paris, denier de Titus Carisius, notice MON.A.000565 ; Royal Mint Museum, Roman denarius, pour l’interprétation discutée du revers.
  2. Art Institute of Chicago, catalogue scientifique Roman Art, discussion technique sur la fabrication des monnaies ; BnF, notice « Coins (numismatique) ».
  3. Australian National University, Classics Museum, Roman Coins ; Metropolitan Museum of Art, Bronze coin, objet 46.129.7, pour le bronze coulé.
  4. Monnaie de Paris, La tranche, sur les bords des monnaies frappées au marteau.
  5. Université de Warwick, How were ancient Roman coins made?, exemples d’accidents de frappe ; Portable Antiquities Scheme, notice FindID 401129, reproduite dans la fiche de l’image du denier incus.
  6. Ashmolean Museum, DIEGEST Project, sur l’identification des monnaies issues des mêmes coins.
  7. Art Institute of Chicago, cat. 23, Aureus Portraying Marcus Aurelius, discussion technique, sur les outils de gravure des matrices ; étude déposée à l’Oxford University Research Archive, discussion sur les outils coupants et les poinçons.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant leur publication.