En couverture : trois portraits monétaires romains, avec un aureus d’Hadrien au centre. Photographie : The Metropolitan Museum of Art, New York, notice de l’aureus 99.35.177. Domaine public, CC0.
Un visage tourné vers la droite. Quelques lettres serrées contre le bord. De l’autre côté, un personnage qui tend la main au-dessus d’un petit autel.
À première vue, cette monnaie paraît garder son secret. Pourtant, elle porte déjà une partie de son histoire : le nom d’un empereur, les honneurs qui lui ont été accordés et une figure protectrice du monde romain.
Il n’est pas nécessaire de savoir traduire une page de latin pour commencer à la comprendre. Je vous propose de suivre les indices, un à un, sur une véritable pièce conservée au Metropolitan Museum of Art de New York.
Une pièce, deux faces à regarder
Notre fil conducteur est un aureus, une monnaie d’or. Le musée date cet exemplaire d’Hadrien de 134 à 138 après J.-C. Il mesure environ 19 millimètres de diamètre et pèse 7,4 grammes. Toute l’image tient donc sur une surface plus petite qu’une pièce actuelle de deux euros. [1]
La face qui porte ici le portrait s’appelle l’avers, ou le droit. L’autre est le revers. Autour des images court la légende : en numismatique, ce mot désigne l’inscription, sans rapport avec une histoire fabuleuse.
Je commence par ces trois éléments : le portrait, les lettres, puis la scène de l’autre côté. Je garde les deux faces sous les yeux, car une identification fondée sur une seule peut conduire à une fausse piste.

The Metropolitan Museum of Art, New York, Gift of Joseph H. Durkee, 1899, inv. 99.35.177 — domaine public, CC0.
Un visage ne suffit pas toujours
Sur cet aureus, Hadrien porte une barbe et des cheveux bouclés. Ce sont des indices utiles : son apparence a marqué le portrait impérial, et les empereurs antonins ont ensuite repris le modèle du souverain barbu. Une barbe, à elle seule, ne permet donc pas de lui attribuer une monnaie. [2]
Le portrait officiel exprime aussi une manière de gouverner. Un visage jeune, une coiffure soigneusement ordonnée ou une allure militaire ne sont pas de simples détails décoratifs.
La sculpture de Caracalla reproduite ci-dessous offre un point de comparaison : cheveux courts et barbe très près du visage remplacent les boucles abondantes de ses prédécesseurs. Le musée rattache ce choix à une présentation militaire du souverain. Il faut observer cette construction de l’image, sans prendre l’expression sculptée pour une preuve de son caractère. [3]

The Metropolitan Museum of Art, New York, Samuel D. Lee Fund, 1940, inv. 40.11.1a — domaine public, CC0.
Et surtout, toutes les têtes gravées sur les monnaies romaines ne sont pas celles d’un empereur. Bien avant l’Empire, le denier de Postumius Albinus présenté ici porte celle d’Apollon. Sa couronne de laurier ne suffit pas non plus à en faire un souverain. [4]

The Metropolitan Museum of Art, New York, Rogers Fund, 1908, inv. 08.170.75 — domaine public, CC0.
Les lettres deviennent des mots
Revenons à Hadrien. En séparant les groupes pour faciliter la lecture, son inscription se lit ainsi :
HADRIANVS · AVG · COS III · P P
Le premier mot est le plus accessible : HADRIANVS, Hadrien. Le V sert ici à écrire le son que nous noterions avec un U. Les inscriptions romaines utilisent fréquemment des abréviations et ne séparent pas systématiquement les mots comme nous le faisons. Ce qui ressemble à un bloc compact devient plus clair dès que l’on retrouve les coupures. [5]
| Sur la monnaie | Ce que cela signifie ici |
|---|---|
| HADRIANVS | Le nom d’Hadrien. |
| AVG | Augustus : Auguste, un titre de l’autorité impériale. |
| COS III | Consul pour la troisième fois. |
| P P | Pater patriae : père de la patrie. |
Cette inscription présente donc Hadrien comme Auguste, consul pour la troisième fois et père de la patrie. Il s’agit d’une traduction explicative de sa titulature, et non d’une parole prononcée par l’empereur. [6]
Sur d’autres pièces, IMP renvoie à imperator, un titre d’origine militaire ; P M à pontifex maximus, grand pontife ; TR P à la puissance tribunicienne, un ensemble de pouvoirs issus de la tradition républicaine. Je conseille de retenir d’abord ces quelques groupes, puis de vérifier les autres selon la monnaie rencontrée. [6]
Un chiffre n’est pas forcément une date
Le III de COS III ne signifie ni « an 3 » ni « trois unités ». Il compte les consulats. C’est un piège facile quand on a l’habitude de chercher une valeur et un millésime sur une pièce.
D’autres nombres ont une fonction différente. Placé après TR P, un chiffre peut aider à dater une émission grâce au renouvellement annuel de la puissance tribunicienne. Encore faut-il connaître la chronologie du souverain : on ne convertit pas ce nombre en année avec une formule valable pour tous les règnes. [7]
Pour notre aureus, je retiens donc la datation de la notice du musée, plutôt que de prétendre déduire une année précise de COS III. Lire l’inscription et dater la frappe sont deux étapes liées, mais distinctes.
Au revers, un geste à comprendre

The Metropolitan Museum of Art, New York, Gift of Joseph H. Durkee, 1899, inv. 99.35.177 — domaine public, CC0.
Le personnage debout n’est pas un second portrait impérial. La légende GENIO P R désigne le Génie du peuple romain, une puissance protectrice. La notice du musée le décrit en train de sacrifier au-dessus d’un autel. [1]
La main tendue prend alors un sens. L’image, qui semblait représenter un homme devant un objet, devient une scène religieuse. C’est précisément l’intérêt de lire ensemble la figure et l’inscription.
Les revers impériaux peuvent montrer des divinités, des victoires ou des événements que le pouvoir souhaite mettre en avant. Ils prolongent le message du portrait. J’explique cette fonction dans l’article consacré aux portraits des empereurs sur les monnaies romaines. [4]
Pour observer une autre pièce, je pose les mêmes questions : que tient le personnage ? Que fait-il ? Quels mots l’accompagnent ? Un détail isolé suggère une piste ; plusieurs indices concordants permettent de la défendre.

The Metropolitan Museum of Art, New York, inv. 2026.235 — domaine public, CC0.
Les petits détails qui évitent les fausses pistes
Une monnaie ne s’identifie pas seulement grâce à ses mots. Son métal, ses dimensions et les deux images doivent aussi correspondre à l’exemplaire de référence. Pour notre pièce, l’indication « aureus » vient de son identification dans la collection du musée : le mot n’est pas écrit sur l’avers.
Les lettres du bas méritent également un regard. Sur certaines émissions tardives, une marque placée sous la scène, dans l’espace appelé exergue, apporte des renseignements sur la fabrication. Mais il n’existe pas de code universel : une même formule peut changer d’usage selon l’époque. [6]
Si une lettre est effacée, je préfère noter ce que je vois avant de compléter ce que j’imagine. Et si plusieurs identifications restent possibles, mieux vaut conserver cette hésitation que transformer une ressemblance en certitude.
Regarder une monnaie autrement
Au début, il n’y avait qu’un visage et des lettres. Maintenant, le nom se détache, les titres deviennent compréhensibles et le geste du revers raconte autre chose qu’une simple silhouette.
C’est ce regard que je souhaite partager avec L’Histoire des monnaies. Dans mon travail chez CÉRÈS ATELIER, l’intérêt d’une monnaie ancienne commence bien avant sa transformation en bijou : il commence par ce qu’elle représente et par ce que l’on peut encore en apprendre.
La prochaine fois que vous observerez une pièce romaine, retournez-la. Le détail qui vous donnera envie d’en savoir plus se trouve peut-être de l’autre côté.
À LIRE ÉGALEMENT
Pour poursuivre l’histoire… Un animal et deux enfants peuvent, eux aussi, raconter bien davantage qu’une scène familière. Je vous invite à retrouver la louve, Romulus et Rémus, l’un des grands symboles de Rome.
Sources et repères
Les descriptions et les dates des œuvres suivent les notices des collections consultées. Les explications des inscriptions s’appuient également sur les travaux de numismates spécialisés.
- The Metropolitan Museum of Art — Gold aureus of Hadrian, inv. 99.35.177 : description, inscriptions, atelier et datation.
- Rosemarie Trentinella — Roman Portrait Sculpture: The Stylistic Cycle, The Metropolitan Museum of Art, 2003.
- The Metropolitan Museum of Art — Marble portrait of the emperor Caracalla, inv. 40.11.1a.
- The Metropolitan Museum of Art — Silver denarius of Postumius Albinus, inv. 08.170.75, et commentaire « Overview: Roman Coins, Part 1 ».
- Mike Markowitz — Reading Ancient Roman Coins, CoinWeek, 7 décembre 2020 : conventions d’écriture.
- David R. Sear — Common Legend Abbreviations on Roman Coins : titres et abréviations.
- Doug Smith — Abbreviations on Roman Imperial Coins : numérotation des titres et précautions de datation.
- The Metropolitan Museum of Art — Silver denarius of M. Junius Brutus, inv. 2026.235.
Illustrations : The Metropolitan Museum of Art, New York. Les six photographies sélectionnées sont diffusées en domaine public dans le cadre de la politique Open Access du musée, sous CC0, qui autorise notamment l’utilisation commerciale.
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